La paix en République démocratique du Congo ne se joue plus uniquement à la table des négociations. Elle se joue désormais dans la mise en œuvre, la coordination et le suivi effectif des accords signés. C’est autour de cette conviction qu’a porté la récente communication du Professeur Michel Bisa Kibul (Moluki pe Motangisi) intitulée : « Mécanismes de suivi et de coordination des accords de paix : les mécanismes prévus et imprévus par les Accords de Doha et de Washington » à l’occasion de l’Atelier national d’analyse sensible au genre des accords de paix et d’élaboration d’un Agenda des femmes pour la veille et le suivi effectif de leur mise en œuvre.
Cette communication, riche en débats et en contributions critiques, a permis de mettre à nu les forces et les faiblesses structurelles des mécanismes actuels et surtout de construire des pistes utiles et concrètes pour une appropriation citoyenne et sensible au genre des processus de paix en cours.
C’est dans cette continuité que sera organisé l’Atelier national d’analyse sensible au genre des accords de paix et d’élaboration d’un Agenda des femmes pour la veille et le suivi effectif de leur mise en œuvre, avec l’appui de ONU-Femmes.
Comprendre les accords pour mieux les suivre
La communication est partie d’un constat fondamental :
la nature profonde des conflits en RDC est liée au contrôle du pouvoir, politique, sécuritaire et économique.
Les différents cadres mobilisés ces dernières années – RDC-Chine, mécanismes de Nairobi (EAC), Luanda (SADC), initiatives de l’Union africaine, accord RDC-USA, accord RDC-Rwanda avec témoins internationaux, et dialogue RDC-M23 à Doha – montrent une accumulation de tentatives, souvent soldées par des échecs ou des résultats fragiles.
Les Accords de Doha et de Washington s’inscrivent ainsi dans une nouvelle architecture sécuritaire et géoéconomique régionale, où la paix est de plus en plus liée :
- à la sécurisation des corridors économiques,
- à l’exploitation des minerais stratégiques,
- et à des projets structurants comme Inga ou le corridor de Lobito.
Mais une question centrale demeure : qui contrôle les mécanismes de suivi de ces accords, et dans l’intérêt de qui ?
Pourquoi les mécanismes de suivi sont le cœur du problème ?
Les échanges ont mis en évidence une réalité largement partagée :
les accords de paix ne produisent des effets durables que s’ils sont accompagnés de mécanismes crédibles de suivi, de coordination et de redevabilité.
Or, dans le contexte actuel marqué par la coexistence de multiples plateformes (Doha, Washington, Luanda, Nairobi, cadres nationaux comme CENCO-ECC), le défi n’est plus la signature des accords, mais :
- Leur articulation,
- Leur pilotage,
- Leur appropriation par les populations,
- La durabilité positive et négative ainsi que les consences de leurs clauses sur la vie ou la mort de l’Etat, la sécurité ou la vulnérabilité des populations ;
- et leur capacité à répondre aux problèmes réels : insécurité, faim, injustice sociale, mauvaise gouvernance, délabrement des infrastructures et préparation d’élections crédibles en 2028.
Des mécanismes puissants… mais excluant
L’analyse des mécanismes prévus par les Accords de Doha et de Washington révèle une logique commune :
- des comités de suivi essentiellement étatiques et internationaux (USA, Qatar, UA),
- une forte supervision extérieure,
- une priorité sécuritaire et géostratégique,
- au détriment du développement local et de la durabilité sociale.
Les mécanismes de Doha sont avant tout sécuritaires et militaires, centrés sur la gestion des groupes armés, avec une absence totale des victimes, des femmes et des personnes vulnérables.
Ceux de Washington, plus structurés et intégrant l’économie, restent technocratiques, sans :
- représentation féminine ou juvénile,
- indicateurs sensibles au genre,
- ni mécanismes de suivi des impacts socio-économiques locaux.
Les débats ont également souligné une asymétrie préoccupante:
la RDC se voit imposer la neutralisation des FDLR, tandis que le M23/AFC est traité comme un partenaire de dialogue, sans mécanisme contraignant équivalent. Cette situation affaiblit la crédibilité des accords et prolonge l’insécurité, en particulier pour les femmes et les jeunes.
Quand la paix ignore les femmes, elle prépare les conflits de demain
Un point majeur ressort des échanges : la nouvelle architecture géoéconomique régionale; corridors, chaînes de valeur minières, investissements, ne prévoit aucun mécanisme de suivi de l’impact sur les femmes.
Aucune clause ne garantit :
- Leur accès à l’emploi,
- Aux marchés,
- aux financements,
- ni leur participation aux partenariats économiques conclus « en échange de la paix ».
Le risque est clair : une paix sans justice sociale, une paix des exclus, génératrice de nouvelles formes d’insécurité et de conflits post-accords.
De la critique à l’action : pourquoi un atelier national des femmes?
Les débats et enrichissements issus de la communication ont permis de dégager une orientation forte :
la nécessité urgente de créer un mécanisme national de veille et de suivi sensible au genre, porté par les organisations de femmes et de jeunes, et reconnu par les plateformes de Doha et de Washington.
C’est précisément l’ambition de l’atelier national à venir, qui visera à :
- analyser les accords sous l’angle du genre et des réalités locales,
- formuler un Agenda des femmes pour la paix,
- définir un mécanisme de suivi couvrant notamment :
- l’intégrité territoriale et la gouvernance,
- le DDR,
- la sécurité et la protection,
- les déplacés et réfugiés,
- l’environnement et l’économie,
- la justice et la réconciliation,
- la défense des intérêts stratégiques de l’État,
- et la valorisation du génie scientifique et des innovations locales, y compris celles des femmes.
Une paix à surveiller, pas seulement à signer
Comme cela a été rappelé avec force lors de la communication :
- les mécanismes de suivi et de coordination ne sont jamais neutres.
- Ils déterminent qui bénéficie de la paix, qui est protégé, et qui est laissé pour compte.
Inclure les femmes, les jeunes et les scientifiques dans ces mécanismes n’est pas une faveur.
C’est une condition de réussite des accords de paix
Sans cela, les Accords de Doha et de Washington risquent de fragiliser davantage l’État congolais et de semer les germes des conflits de demain.
L’Atelier national d’analyse sensible au genre des accords de paix, soutenu par ONU-Femmes, s’inscrit ainsi comme une étape décisive pour transformer les accords en véritables leviers de paix durable, de justice et de développement pour la RDC.
Les informations pratiques relatives à l’atelier seront communiquées très prochainement.
Cellule de Vulgarisation scientifique de l’OG





Accords de paix en RDC